TheTartuffeBay.org

« Seulement -80% ? J'attendrai les soldes. »
Un Maitre Tartuffe

CROTYpedia

Night in the Woods

CR : A Night in the Woods
 
[:icon4] : Je suis pas un grand joueur, ni actif sur ce topic. Mais je balance mon avis sur ce jeu qui m'a touché ; ça sera assez personnel et sentimental, mais je reste convaincu que c'est comme ça que les créateurs avaient envisagé le jeu de toute manière.
 
Avec l’âge, j’ai de plus en plus pris mes distances avec les jeux conventionnels. Non pas que ma vie soit remplie à ras bord d’activités fascinantes, mais j’ai rarement la patience ou l’envie d’investir des dizaines d’heures dans un jeu. Pourtant quand je lis des mecs raconter leurs aventures dans Skyrim, j’ai une terrible envie de le relancer. Avant de me retrouver à me faire chier quatre heures après ; j’ai peut-être pas assez d’imagination pour apprécier les open worlds, ou je préfère peut-être qu’on me raconte une histoire plutôt que de devoir l’inventer.
 
J’ai donc appris à me réorienter vers les jeux story driven et m’attendait à profiter de Night in the Woods comme on profite d’un bon bouquin. Vous incarnez, une sorte d’Holden Caulfield si celui-ci était un chat-humanoïde ou un félin-humanoïde – tout dépend du point de vue ; un college dropout qui revient à vingt piges dans sa bourgade natale, dégoûté de la vie universitaire pour des raisons qu’on ignore, mais qu’on sent teintées de mépris.
 
http://reho.st/medium/self/81e11edae17924995228e16df943ce5f7e3017f6.jpg
 
La direction artistique ainsi que les animations sont léchées, aucun doute là-dessus. Les commandes réduites au strict minimum, on avance, on saute et on interagit – simpliste, mais on se prend rapidement à rebondir sur des poubelles, à pourchasser des ratons-laveur et à faire le funambule sur les fils électriques qui parcourent la ville.
 
J’vous cacherai pas que j’ai eu du mal à rentrer dans l’univers et que j’ai failli lâcher le machin au début. La répétitivité et la linéarité des tâches me pesaient ; devoir se lever tous les matins, échanger avec les quelques pélos croisés en espérant faire sens de ce pourquoi on est là ; traverser toute la ville pour finalement échanger trois lignes de dialogue avec votre pote qui bosse au 7/11 du coin et faire comprendre au jeu que la journée est terminée ; rentrer se pieuter en disant bonsoir au paternel en passant.
 
Le jeu nous balance des miettes quant à ce qu’il veut raconter, et on se prend à imaginer une intrigue à la Stranger Things qui décollerait, bientôt, au prochain tableau peut-être.
 
http://reho.st/medium/self/30a00886cf04769d1fdf77b4c942e49b929be24a.jpg
 
C’est au moment précis où j’ai arrêté de croire qu’une intrigue per se démarrerait que j’ai réalisé à quel point j’aimais le jeu. Se réveiller le matin et checker ses mails ; décider ou non d’aller parler à sa mère dans la cuisine, en sachant très bien qu’elle va passivement nous péter les couilles pour qu’on trouve un taf ; ignorer ou non le gamin dépressif qui récite des poèmes pourris ; rentrer tard le soir et s’asseoir ou non silencieusement à côté du daron devant la télé. Des tranches de vie à la Carver, tellement banales et sans intérêt en apparence, mais qui apportent un sens profond à tout ce qu’il se passe autour.
 
Au niveau des choix, ça se rapproche d’Oxenfree dans le sens où vous avez une certaine liberté dans les dialogues, mais que le jeu racontera l’histoire qu’il a envie de raconter que vous le vouliez ou non. Une apparence de liberté où Mae fera n’importe quoi au final, parce que c’est une gosse de vingt ans paumée. Vous déciderez chaque jour de faire avancer l’histoire avec le pote de votre choix, le gars un peu timbré avec qui vous ferez des combats de couteaux dans les bois, le binoclard silencieux qui a pas grand-chose à vous dire, ou la meuf surbooké qui vous rappellera à quel point il faudrait que vous remettiez votre vie en ordre.  
 
En 2015, j’ai passé Noël chez mon ex dans la banlieue new-yorkaise, dans une ville où il y avait deux rues principales qui se battaient en duel. Chaque soir je voyais une bande de potes différents, qui s’échangeaient des anecdotes concernant ce truc de fou que machin avait fait au lycée, tout en balançant des vannes sur le mec un peu creepy qui avait jamais bougé de chez ses parents et qui maintenant bossait dans le magasin de son père. C’est se faire bombarder d’anecdotes auxquelles vous êtes extérieur mais qui finissent par vous intéresser.
 
http://reho.st/medium/self/32e75d66d0fca1f2ddff83d83412720727b842c1.jpg
 
Possum Springs, la ville du jeu, c’est ça – être introduit dans un univers et se rendre compte qu’il a vécu sans vous et qu’il continuera son bonhomme de chemin inchangé lorsque vous aurez mis les voiles. C’est se balader sur les voies abandonnés qui bordent la ville alors que votre ex vous raconte comment elle aimait à, plus jeune, s’y bourrer la gueule pour la première fois.
 
Possum Springs, c’est se rendre compte que ceux qui y sont restés ce sont ceux qui ont perdu au tirage, et qui sont condamnés à une vie de merde. Possum Springs, c'est l'Amérique des laissés pour compte qui a élu Trump. C'est l'Amérique des mecs qui galèrent à trouver un taf après que l'usine du coin a fermé. C'est l'Amérique des gosses de dix-huit balais qui sont obligé de bosser parce qu'ils peuvent pas aller à la fac. C'est assez magistralement suggéré en filigrane tout au long du jeu, sans vous le balancer à la gueule pour que vous sortiez les violons. C'est l'Amérique des crocodiles, des chats et des ours et non pas des blancs, des noirs et des mexicains. C'est l'Amérique de la misère sociale où tout le monde est dans la même merde, même ceux qui comme Mae avait tout pour réussir.
 
http://reho.st/medium/self/119de5f2c9a17e2652d995e837537c8e558932f2.jpg
 
Je sais même pas si au final c'est possible de conseiller ce jeu. Peut-être que vous avez jamais été paumé dans votre vie et que vous avez pas passé un mois aux Etats-Unis dans une ville qui sent la tristesse et que vous passerez à côté du côté nostalgique. Mais je suis persuadé que Night in the Woods a une histoire à raconter, et qu'il le fait très bien. L'écriture est profonde et touchante, les choses semblent se passer en arrière-plan mais aborde des thèmes universels : la perte de repères, la religion, l'amitié, ce que ça veut dire de devenir adulte. Et c'est là que les graphismes et le style général touchent en plein dans le mille, des problèmes de grande personne bercée par une nostalgie adolescente.